Publication dans New EnglandJournal of Medicine

Une vaste étude confirme la présence de conscience non détectée dans les lésions cérébrales graves


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©️ Michel Houet

Une étude internationale, lancée en 2008 par le Dr Nicholas Schiff (Weill Cornell Medicine), Steven Laureys (Université de Liège) et Adrian Owen (Université de Cambridge, actuellement à l'Université de Western Ontario), montre que des patients souffrant de graves lésions cérébrales peuvent manifester des signes évidents de conscience lorsqu'ils sont examinés par imagerie cérébrale et qu'on leur demande d'effectuer une tâche mentale complexe, même s'ils sont incapables de bouger ou de parler.

L'étude, publiée dans le New England Journal of Medicine, est la plus vaste jamais réalisée sur la prévalence de cet état, appelé dissociation cognitivo-motrice. Les équipes cliniques ont observé que parmi 241 patients dans le coma ou en état d’éveil non-répondant (anciennement appelé état végétatif), qui ne pouvaient pas répondre visiblement aux ordres donnés à leur chevet, un quart d'entre eux présentaient des réponses cognitives, comme l'indiquaient les relevés d'électroencéphalographie (EEG) ou les scans d'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Les patients ont été inclus dans six centres médicaux universitaires, dont le plus important était le Centre du Cerveau au CHU de Liège, créé par le Professeur Laureys.

Les résultats confirment ce que l’équipe liégeoise a démontré au cours des deux dernières décennies : certains patients ayant survécu à un coma conservent une forme de conscience.
«Nous constatons que cette dissociation nette entre des capacités cognitives préservées et l'absence de preuves comportementales n'est pas rare», a déclaré le Dr Nicholas Schiff, neurologue au Weill Cornell Medical Center. «Nous avons désormais l'obligation éthique de nous engager auprès de ces patients et d'essayer de les aider à interagir avec leur environnement.»

Les patients de l'étude ont été évalués au Weill Cornell Medical Center, au CHU de Liège, à l'Université de Cambridge, au Massachusetts General Hospital, à la Columbia University Irving Medical Center, au Rockefeller University Hospital, ainsi qu'à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

La dissociation cognitivo-motrice est considérée comme proche du syndrome de locked-in, qui isole un cerveau intact, généralement à la suite d'un accident vasculaire cérébral ou d’une dégénérescence des neurones moteurs dans la sclérose latérale amyotrophique. Cependant, elle est également observée chez des patients souffrant de lésions cérébrales plus étendues qui, par ailleurs, semblent peu ou pas du tout conscients de ce qui les entoure.

Pour l'étude, les chercheurs ont recruté un total de 353 adultes souffrant de troubles de la conscience, généralement dus à de graves lésions cérébrales traumatiques ou à une interruption de l'apport d'oxygène au cerveau à la suite d'un accident vasculaire cérébral ou d'un infarctus du myocarde. La majorité d'entre eux étaient soignés à domicile ou dans des établissements de soins de longue durée, et le temps médian écoulé depuis la lésion cérébrale était d'environ huit mois.

Les chercheurs ont demandé à chaque patient d'effectuer une série de tâches motrices (par exemple, « ouvrez et fermez votre main ») ainsi que des tâches cognitives liées à la motricité (« imaginez ouvrir et fermer votre main ») pendant plusieurs périodes de 15 à 30 secondes, entrecoupées de périodes de repos de même durée. Ces tâches ont été réalisées en utilisant des protocoles rigoureux que les chercheurs avaient conçus et validés afin d'éviter les faux positifs.

Sur les 241 patients qui n'ont pas été en mesure de suivre des commandes au chevet, 25 % ont pu effectuer ces tâches cognitives, comme en témoignent les schémas d'activité cérébrale mesurés par EEG et/ou IRMf, comparables à ceux observés chez des sujets contrôles.
Parmi les 112 patients ayant démontré une réponse motrice aux commandes verbales au chevet, seulement 38 % ont pu réaliser ces tâches cognitives. Cette dissociation souligne que les tâches d'imagerie mentale de l'IRMf et de l'EEG exigent l'utilisation soutenue de plusieurs ressources cognitives, telles que la mémoire à court terme, qui ne sont pas nécessaires pour répondre à des commandes simples ou pour communiquer.

Selon les chercheurs, le fait qu'un quart des patients non-répondants sur le plan moteur et présentant une dissociation cognitivo-motrice aient réussi à exécuter ces tâches suggère que de nombreux patients apparemment inconscients peuvent en réalité être conscients et posséder des facultés cognitives.

«Certains patients souffrant de graves lésions cérébrales semblent ne pas traiter leur environnement extérieur. Cependant, lorsqu'ils sont évalués à l'aide de techniques avancées telles que l'IRMf et l'EEG, nous pouvons détecter une activité cérébrale suggérant le contraire», a déclaré le Dr Yelena Bodien, auteure principale de l'étude. «Ces résultats soulèvent des questions éthiques, cliniques et scientifiques cruciales : comment exploiter cette capacité cognitive invisible pour établir un système de communication et promouvoir la guérison ?»

Les résultats de l'étude devraient déboucher sur de nouvelles pistes de recherche, notamment le développement de méthodes plus accessibles pour détecter cette dissociation, méthodes qui, contrairement à l'IRMf et à l'EEG basés sur des tâches, pourraient être utilisées dans un plus grand nombre de centres cliniques.

«Les nouvelles technologies d’interfaces cerveau-ordinateur (Brain-Computer Interfaces) permettront une utilisation plus démocratique par les cliniciens et offriront aux patients la possibilité de répondre à des questions relatives à leur qualité de vie», a commenté le Professeur Steven Laureys, Directeur de Recherches FNRS et fondateur du Coma Science Group et du Centre du Cerveau.

«Ce dont nous avons besoin, c'est ce que notre consortium s'efforce de mettre en place depuis 20 ans : un effort soutenu pour les patients souffrant de troubles de la conscience, grâce à une recherche médicale systématique, au développement de technologies et à une meilleure infrastructure clinique», a déclaré le Dr Schiff.

Comme le souligne le Dr Olivia Gosseries, Chargée de Recherches FNRS et co-directrice du Coma Science Group, «cette étude est une étape importante car elle montre que l'absence de réponse n'est pas synonyme d'inconscience et qu'elle est beaucoup plus fréquente que ce que nous pensions au départ. Certains patients semblent inconscients et pourtant, grâce à l'imagerie cérébrale, nous constatons qu'ils conservent leurs capacités cognitives. Cela change la donne pour le traitement des patients souffrant de troubles de la conscience.»

Source

Cognitive Motor Dissociation in Disorders of Consciousness.
Bodien YG, Allanson J, Cardone P, Bonhomme A, Carmona J, Chatelle C, Chennu S, Conte M, Dehaene S, Finoia P, Heinonen G, Hersh JE, Kamau E, Lawrence PK, Lupson VC, Meydan A, Rohaut B, Sanders WR, Sitt JD, Soddu A, Valente M, Velazquez A, Voss HU, Vrosgou A, Claassen J, Edlow BL, Fins JJ, Gosseries O, Laureys S, Menon D, Naccache L, Owen AM, Pickard J, Stamatakis EA, Thibaut A, Victor JD, Giacino JT, Bagiella E, Schiff ND.
N Engl J Med. 2024 Aug 15;391(7):598-608. doi: 10.1056/NEJMoa2400645.

Contact

Olivia Gosseries

Aurore Thibaut

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